Dé-dollarisation : quand l’État haïtien annihile sa crédibilité

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La gestion du pays a été généralement marquée par l’instabilité politique, les crises et les décisions politiques et économiques improvisées. 

Ces improvisations ont conduit à une véritable ritournelle, particulièrement après la chute de la dictature des Duvalier. Souvent, les dirigeants successifs ont fait une chose et son contraire en très peu de temps. Trois principaux exemples peuvent en témoigner de façon éloquente: la diminution/augmentation des tarifs douaniers, la mobilisation/démobilisation des Forces armées d’Haïti (FAd’H) et la dollarisation/dédollarisation/dollarisation de l’économie. Cette incohérence temporelle au plus haut sommet de l’État a précipité son effondrement. La catastrophe économique observée aujourd’hui n’en est qu’une conséquence. Regardons de plus près ces trois exemples.

La diminution/augmentation des tarifs douaniers

Depuis la chute des Duvalier en 1986, plusieurs tentatives de réforme ont vu le jour, particulièrement au cours des années fiscales 1986-87 et 1995-96. Les gouvernements ont décidé de supprimer les licences d’importation et d’abaisser ou d’éliminer les droits de douane prélevés à l’importation des produits de première nécessité. Par exemple, en 1995-96, les droits d’importation sur le riz sont passés de 50 % à 3 %. En conséquence, les importations massives ont fait chuter les prix du riz, provoquant ainsi une diminution drastique de la production rizicole nationale. Résultat : Haïti importe aujourd’hui 80% du riz consommé sur le marché local.

Les dirigeants avaient décidé d’éliminer les barrières tarifaires afin de faire baisser les prix des produits agricoles au détriment de la production nationale. Effectivement, les prix ont diminué à court terme pour augmenter drastiquement à moyen et long terme. Aujourd’hui, on tente de les augmenter à travers les lois des finances. Mais, malheureusement, la structure de la production rizicole nationale est déjà complètement bafouée par cette mesure.

Démobilisation/mobilisation des FAD’H

En octobre 1994, le président Jean-Bertrand Aristide, de retour de l’exil consécutif au coup d’État militaire du 30 septembre 1991, a pris la décision de démobiliser les FAd’H. Sept mois à peine après avoir été démocratiquement élu, il a été évincé de façon violente. On dénombrait un nombre considérable de morts et de victimes de toutes sortes. La démobilisation des FAd’H a été définitivement décrétée en 1995. À cette époque, les arguments ne manquaient pas. On reprochait à l’armée d’être budgétivore. À noter qu’en 1987, seulement 5 % du budget d’un milliard de gourdes était consacré à l’investissement. Avec 187 millions de gourdes, soit 14 % du budget, le ministère de l’Éducation nationale disposait de l’enveloppe la plus importante. Les FAd’H suivaient avec 168,5 millions de gourdes, soit 12,4 % du budget. L’épithète d’armée budgétivore n’était pas déniée de fondement. D’autant plus que, à côté des 168,5 millions des FAd’H, le ministère de l’Intérieur et de la Défense nationale disposait de 51,3 millions de gourdes.

Mais le côté financier est d’une moindre importance. Les méfaits des FAd’H sur le développement économique sont encore plus importants. Entre 1804 et 1915, la Première République noire avait enregistré environ une trentaine d’insurrections et de coups d’État. On peut citer l’exemple du général Vilbrun Guillaume Sam qui, à la tête de 3 000 hommes, entra à Port-au-Prince le lendemain de la démission de Davilmar Théodore et força son élection à la présidence par l’Assemblée nationale le 4 mars 1915.

Les coups d’État les plus récents sont ceux des généraux Henri Namphy, Prosper Avril et Raoul Cédras. Henri Namphy a renversé le président Leslie Manigat le 20 juin 1988, puis a été chassé à son tour par son compagnon d’armes Prosper Avril le 18 septembre 1988. Mais l’un des coups d’État les plus marquants a été celui opéré par le général Cédras contre le président démocratiquement élu Jean-Bertrand Aristide. Comme une forme de revanche, celui-ci a finalement démobilisé, de façon brutale, les Forces armées d’Haïti à son retour d’exil en 1994. Les militaires étaient tellement impliqués dans la politique que des généraux ne sachant ni lire ni écrire sont devenus présidents. On peut citer les cas des généraux Philippe Guerrier, Jean-Louis Pierrot, Jean-Baptiste Riché et Faustin Soulouque.

La recherche en économie relève que les pires performances économiques des pays en développement sont obtenues durant les périodes de turbulences politiques, souvent engendrées par les coups d’État. Haïti ne fait pas exception. Il est largement démontré que l’instabilité politique constitue l’un des principaux facteurs du sous-développement d’Haïti. L’armée d’Haïti a joué un rôle crucial dans la perpétuation de l’instabilité politique à travers l’ensemble de ses coups d’État.

Les coups de force du colonel Paul Eugène Magloire contre le président Dumarsais Estimé a coupé un élan de développement national inédit. Le coup d’État du général Antonio Kébreau contre Daniel Fignolé le 14 juin 1957 dans le but d’aider François Duvalier à se débarrasser d’un concurrent redoutable a ouvert les portes à la dictature féroce des Duvalier. Le président Fignolé a passé seulement trois semaines au pouvoir. Quand on analyse les impacts de la dictature des Duvalier, on comprend que ce coup d’État militaire a fait basculer le pays dans l’horreur, creusant ainsi son sous-développement.

Haïti a raté une autre chance avec le coup d’État du général Henri Namphy contre le président Leslie Manigat. Tout le monde admet qu’avec le président Manigat, le pays aurait pu faire un saut qualitatif vers le développement économique et social. On ne peut négliger non plus le coup de force du général Cédras contre le président Jean-Bertrand Aristide. L’économie haïtienne a connu durant la période de l’embargo son pire taux de croissance sur les 60 dernières années. On a enregistré un taux de croissance de -11.9 % pour l’année fiscale 1993/1994, la pire performance économique depuis que le pays a commencé à comptabiliser son produit intérieur brut (PIB) réel. Le coup d’État militaire a eu lieu le 30 septembre 1991, le taux de croissance des trois années qui l’ont suivi étaient respectivement : -5.3 ; -5.4 et -11.9 %. L’embargo se durcissait d’une année à l’autre.

Contrairement à sa mission première de garantir la paix et la stabilité, socle du développement économique, l’armée d’Haïti a très souvent été un vecteur d’instabilité politique, donc de sous-développement économique chronique. Aujourd’hui, comme si de rien n’était, on remobilise les FAd’H. Avec très peu d’équipements et de matériels. Sans aucune garantie que la nouvelle armée fera mieux.

Dollarisation/dédollarisation de l’économie haïtienne

Le 29 septembre 1989, le président Prosper Avril avait pris un décret autorisant les banques commerciales à ouvrir un compte en devises étrangères, particulièrement en dollars américains, pour n’importe quel client. Ce faisant, il avait activé le levier de la dollarisation progressive de l’économie haïtienne.

L’indice de la dollarisation en pourcentage de la masse monétaire (M3) publié dans les bulletins statistiques de la Banque de la République d’Haïti (BRH) est passé d’un pourcentage négligeable au 30 septembre 1989 à 18,53 % en octobre 1996, puis à 55,68 % au 30 septembre 2017. Pour les mêmes périodes, les dépôts en dollars américains sont passés d’un montant insignifiant en 1989 à 174,23 millions de dollars en 1996 et 2.4 milliards de dollars américains au 30 septembre 2017.

Les agents économiques gardent leur épargne en dollars pour se protéger contre la dépréciation de la gourde et de l’augmentation incontrôlée du taux de change. Mais le taux de change fixe n’était plus soutenable à la fin des années 80 quand la production se mettait à chuter drastiquement. S’ensuivaient les déficits budgétaires et de la balance commerciale. L’instabilité politique se mêlait de la partie provoquant une incertitude grandissante sur le taux de change. Les deux vont provoquer des anticipations pessimistes et des spéculations par rapport à la gourde.

Le décret du 29 septembre 1989 déclenchait une dollarisation implicite, progressive et douce. Il encourageait l’alimentation du marché en devises étrangères. Les ménages étaient autorisés à ouvrir des comptes en devises étrangères sans aucune restriction. 29 ans après la publication du décret du 29 septembre, le résultat final est une dollarisation quasi irréversible.

En 2018, les autorités ont pris un arrêté pour interdire d’afficher les prix en dollars sur tout le territoire national. Comme si cela suffisait à dédollariser l’économie. L’on se rend compte que la décision de dollariser l’économie était néfaste pour l’économie et l’on tentait de rectifier le tir. Le Premier ministre Jack Guy Lafontant, le ministre de l’Économie et des Finances Jude Alix Patrick Salomon et le gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH) Jean Baden Dubois, pour ne citer que ceux-là, avaient donné une conférence de presse pour annoncer le fameux arrêté. Celui-ci devait, selon les dirigeants, aider à diminuer la pression sur la demande de dollars américains; bien que le contraire paraissait beaucoup plus plausible.

Ils annonçaient des circulaires d’application qui ne sont pas encore disponibles sept mois plus tard. Au bout du compte, les autorités se rendent compte que l’arrêté présidentiel du 1er mars 2018 ne donnera pas l’effet escompté. Au contraire, la pression sur le dollar américain continue d’augmenter, la dévaluation de la gourde poursuit son chemin. Pour limiter les dégâts, les autorités décident donc d’alléger leurs décisions. Guichard Doré, le conseiller du président Jovenel Moïse, a avoué au journal Le Nouvelliste la révision de l’arrêté. « Il y aura la possibilité d’acheter en dollars. L’arrêté interdisait toute transaction en dollars, maintenant on ne va pas forcer les gens à payer en dollars, mais si vous payez en dollars, il n’y aura pas de problème», a informé M. Guichard Doré. « On s’est rendu compte qu’il fallait un aménagement important dans l’arrêté pour permettre aux acteurs économiques d’avoir plus de marge de manœuvre», a-t-il poursuivi. Comme pour confirmer l’improvisation au plus haut sommet de l’État.

Quelles sont les études socioéconomiques qui étaient à la base de l’arrêté présidentiel? Les autorités politiques, fiscales et monétaires de tout le pays peuvent-elles prendre une décision si importante sans avoir pris le temps d’analyser ses tenants et aboutissants? Toutes ces institutions peuvent-elles se tromper en même temps? Quelle valeur va-t-on accorder à l’annonce de la prochaine décision économique de ces autorités? Pourra-t-on les prendre au sérieux la prochaine fois? Comment la communauté internationale les perçoit aujourd’hui? C’est toute la crédibilité de l’État haïtien qui est mise à rude épreuve et qui est train d’être annihilée par les autorités elles-mêmes.

L’incohérence temporelle des décisions politiques et des politiques publiques explique en partie le désastre économique des dernières années. Dans les 30 prochaines années, pourra-t-on s’attendre à d’autres revirements aussi spectaculaires? Une re-démobilisation des FAdH? Une nouvelle dollarisation/dédollarisation, une autre ritournelle augmentation/diminution des tarifs ? Avec de telles improvisations/tâtonnements, on ne peut espérer des résultats économiques significatifs. Et le cercle vicieux de la pauvreté et du sous-développement d’Haïti se perpétue !

Source: RTVC

 

 

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